Synthèse de la conférence de Pierre Rosanvallon

« Pouvoir d’agir et initiative des citoyens »

Nous nous situons à un moment de gravité évident à cause des attentats qu’a connus le pays en janvier et en novembre. Gravité parce qu’à travers cette épreuve, nous nous interrogeons sur ce qui fait le commun entre nous, nous nous interrogeons sur la cohérence de nos valeurs, sur les limites et les imperfections de l’intégration de tous dans la Capture d’écran 2016-03-30 à 10.57.04société, et sur les conditions dans lesquels l’épreuve ne va pas nous isoler les uns des autres mais être l’occasion d’un rebondissement.

C’est un moment de gravité car nous avons le sentiment d’être écartelés. Nous voyons que sur la sphère politique, il y a le sentiment d’une répétition, d’une impuissance, d’une scène qui se répète en permanence. Partout des attentats, mais aussi des expérimentations, des volontés d’aller de l’avant.

La définition traditionnelle de la crise c’est quand le mouvement d’en bas ne cesse de se manifester et que ceux qui sont en haut n’arrivent plus à tenir leurs responsabilités. Nous sommes dans un moment de ce type.

Moment aussi où nous sentons que nous devons être vigilants pour comprendre tout un ensemble de régressions : régression du sens de l’intérêt général, régression des formes d’intérêts pour la vie publique et de l’autre côté des mutations profondes.

Tensions, contradictions, difficultés : il est important de faire le point pour voir où nous en sommes.

D’abord il y a une reconfiguration des démocraties, pas seulement en France, même si dans notre pays elle est particulièrement lisible.

La démocratie reposait sur tout un ensemble de points, de buts. Un des premiers buts de la démocratie, historique, est de mettre en place un système dans lequel la société puisse prendre la parole, soit au poste théorique de commandement, mais aussi où elle pouvait faire entendre sa voix. Ceci à travers ces moments solennels de son élection mais aussi à travers le système de représentation : l’organisation de la société civile et les partis politiques.

Aujourd’hui il y a un changement fondamental : sans qu’on se rende bien compte de quand cela a commencé, les partis politiques ont changé de nature.

Historiquement ils étaient des intermédiaires entre la société et le pouvoir. Ils ont organisé la parole sociale pour faire connaître auprès du pouvoir les besoins de la société. Lorsque le suffrage universel a été introduit, on a introduit la notion du nombre dans la politique (ce n’était plus seulement les élites). Il fallait canaliser cette expression populaire, ce qui était le rôle historique des partis politiques, qui ont représenté les opinions et très rapidement des groupes sociaux (dès la fin du 19ème) : chaque groupe social avait une forme d’expression à travers le monde politique. Les partis étaient des intermédiaires.

Aujourd’hui, les partis politiques sont devenus des courroies de transmission des pouvoirs vers la société. Avant ils étaient dans un mouvement ascendant, maintenant ils sont des auxiliaires des gouvernants pour défendre (ou critiquer) les politiques du gouvernement. Ce changement provient d’une chose fondamentale : la transformation du rôle du Parlement et du pouvoir législatif. Le pouvoir décisif est devenu le pouvoir Exécutif. C’est une évolution qui est mondiale : la société est marquée par des crises, et il faut réagir aux évènements : réagir l’emporte sur le fait de faire des règles générales. Les députés ne font plus la loi : ils approuvent la loi que leur propose le gouvernement. Ainsi, le Parlement est devenu de fait l’auxiliaire du pouvoir Exécutif, dans pratiquement tous les pays du globe. Les partis politiques ne s’occupent plus que de la mise en œuvre du rapport entre une majorité au pouvoir et une opposition. La société du même coup ne se sent plus représentée, au sens que son avis n’est plus porté. Les gens ne se sentent plus représentés, ils ont le sentiment que ce qu’ils vivent n’est plus pris en compte.

Il y a aussi une forme de professionnalisation de la vie politique. Dans les différents partis, presque indifféremment de leur couleur idéologique, ce sont de plus en plus des jeunes assistants parlementaires, des jeunes syndicalistes étudiants qui peu à peu constituent une classe politique d’un genre nouveau.

A côté de cette professionnalisation, le fait majeur pour la société, c’est que les citoyens ne sentent pas que ce qu’ils disent est représenté. Première grande mutation des démocraties : à côté de la représentation de la vie civile, il va falloir trouver d’autres modes d’expression. Représenter veut dire au sens le plus fort du terme : rendre présent dans la société les réalités vécues par les uns et les autres / mettre en débat ce que vivent les citoyens. Représentation narrative à côté d’une simple représentation de délégation.

La grande tâche des sociétés va être de savoir comment inventer ce nouvel âge de la représentation. Qui sont les représentants ? Plus seulement les partis. Ils vont devoir se démultiplier. Aujourd’hui représenter, c’est rendre lisible par tous les réalités de tous. Or elles sont très loin de l’être.

Je prends l’exemple du monde ouvrier. Aujourd’hui, si l’on regarde les statistiques de l’INSEE, ce ne sont plus le monde automobile ou la sidérurgie qui dominent, ce sont ceux qui travaillent dans le monde logistique, à la chaine. Ceux-là ne sont pas représentés. Il y a donc tout un rôle d’enquête à mener.

Il y a donc besoin de nouvelles formes de représentation dans la société. Cela suppose un transfert des organes du politique vers la société civile. C’est au travers de ce que font des associations, des journaux que se révèlera la réalité sociale effective.

Le grand historien Michelet disait : comment pouvons nous faire la démocratie si nous restons dans une terrible ignorance les uns des autres ? Si aujourd’hui cette question de représenter la réalité de la société est fondamentale, c’est que nous voyons bien que nous sommes menacés de voir triompher les visions simplifiées de la société, des visions de l’autre qui ne correspondent pas à la réalité. Les populismes sont l’expression de ce fantasme d’autrui. Construire un monde commun c’est construire la connaissance de ce qu’est la réalité de la société.

L’idée de produire des enquêtes, de faire connaitre le monde social a longtemps été un substitut au suffrage universel direct. Dans les années 1840, il y avait beaucoup de journaux ouvriers qui se créaient : on racontait ce qui s’y passait, on faisait des statistiques. La représentation était là. Il faut faire revivre une représentation de la société là où les partis ne jouent plus du tout ce rôle et sont tout à fait dans un autre registre.

La démocratie est intermittente et irréfléchie. De tout temps elle a été intermittente. Rousseau disait que le citoyen n’est que le souverain d’un jour. Elle ne devrait pas être le pouvoir seulement d’élire, mais l’attention du citoyen de tous les jours sur ce qui se passe. Nous sommes arrivés à un moment des démocraties où cet écart entre le moment électoral des démocraties et la vie permanente des démocraties est devenue de plus en plus grand. La place des programmes a relativement reculé : on peut afficher des valeurs, des intentions ; mais le temps n’est plus aux grandes idées et à la planification. Le vote a davantage un contenu de choix des personnes, et moins de choix des programmes. Faire exister une démocratie permanente est devenu d’autant plus nécessaire.

A un moment, il y a eu le projet de la démocratie électronique. Nous avons les moyens techniquement de faire des mini-référendums tous les jours. Mais la démocratie n’est pas l’addition de décision : c’est construire quelque chose ensemble. Derrière l’idée de démocratie électronique il y avait l’oubli de la construction de cohérence, d’une histoire commune. Ce n’est pas par le référendum permanent que les citoyens retrouveront le pouvoir. Ils le feront s’ils retrouvent le sens historique des démocraties grecques : le sens du contrôle, de la surveillance, de l’évaluation. Nous avons oublié ce deuxième sens de la démocratie. Sur le papier, c’étaient des fonctions parlementaires. Dans les textes classiques sur le parlementarisme du 19ème siècle la Parlement est l’institution qui votait la loi et qui contrôlait et évaluait les pouvoirs publics. Aujourd’hui, comme il est devenu un auxiliaire de fait du gouvernement (auxiliaire positif ou négatif), ces fonctions ne sont plus vraiment prises en charge. Il y a donc un mouvement de transfert. On voit apparaître, soit à travers des organisations indépendantes, soit à travers des actions citoyennes, que ces formes de contrôle, de surveillance, doivent donner naissance à un nouveau type d’organisation de la démocratie. Les partis politiques ont été de grandes organisations de la démocratie d’élection. Si on veut une démocratie permanente ces nouvelles institutions vont devoir émerger. Au fond, l’histoire de la démocratie a toujours été celle de deux organes du peuple : les yeux et la parole. Donner la voix du peuple s’exprime à travers la représentation, le bulletin de vote. Les yeux du contrôle : le peuple doit avoir les yeux ouverts. La souveraineté c’est l’œil exercé, l’œil qui regarde avec acuité.

Nous voyons aussi un troisième grand changement dans les démocraties : ces démocraties sont des démocraties dans lesquelles le sens de la délibération – grande fonction parlementaire – n’existe pas : chacun sait ce qu’il va voter, sachant le point de vue de son parti. Délibérer veut aussi dire pouvoir changer d’opinion après avoir assisté à un débat. Il faut impérativement des lieux de délibération. On en a appelé aux conférences citoyennes, aux jurys citoyens. Il y a un besoin de délibération publique plus vivante, et non la confrontation d’avis déjà formés. Une troisième révolution citoyenne est entrain d’émerger. Si la démocratie, les institutions traditionnelles doivent être conservées, cette démocratie a besoin d’être démultipliée.

Tocqueville disait que le propre de la démocratie est de simplifier la politique ; tout doit se résumer en arythmique en terme de suffrage. Mais il y a des moyens différents de produire de la représentation et de la délibération. Des moyens différents également de produire du contrôle. La démocratie s’enrichit non pas par de nouvelles institutions mais par la démultiplication des fonctions démocratiques de représentation, d’expression, de délibération.

Cette grande mutation des démocraties veut aussi dire porter une attention sur la qualité politique. C’est un thème utilisé dans de nombreux pays du monde. La qualité des démocraties s’appréhende à partir de la qualité du personnel politique, en particulier l’honnêteté et le parler vrai. Les démocraties sont devenues schizophrènes : il y a un écart entre le discours électoral et le discours gouvernemental, inévitable du fait de la confrontation à la réalité et à la quotidienneté. Si il y a un monde des promesses c’est parce que les citoyens eux-mêmes sont un peu schizophrènes. D’où la nécessité d’un effort citoyen également. Démosthène disait que la démocratie se jouait sur ce point-là. Pour Michel Foucault la démocratie c’est deux choses : l’isolonia (tout le monde participait sur le Forum) et la parrêsia (le parler vrai).

Nous sommes au début d’une grande mutation des démocraties. Etre conscient de ces grandes mutations c’est avoir une vision positive de la démocratie et pas simplement s’enfermer dans la récrimination d’un monde politique qui semble parfois condamné à la répétition et la médiocrité. Sortons de la seule vision de ce qui peut nous paraitre étroit et soyons des acteurs de ce renouveau des pratiques démocratiques : les organisations citoyennes les prendront en main, et la démocratie viendra d’une réappropriation des citoyens.

En même temps que nous avons cette révolution/mutation des démocraties, nous avons une grande mutation des sociétés. Il y a le souci des uns et des autres d’être un acteur positif de la singularité. La singularité est devenue une valeur centrale de la démocratie. C’est ce que signifie l’affirmation du rôle des droits. Nous avons besoin de la société civile : les institutions publiques doivent être en permanence assises, accompagnées par le développement de la société civile, que ce soit dans l’ordre politique, mais également dans l’ordre de l’organisation du monde du travail, …etc. Il y a une conscience que l’action collective doit se réinventer. Le syndicalisme est à l’heure de la réinvention également, de la défense du commun, de la promotion de l’individu. Nous ne pouvons pas simplement nous comporter comme certains en disant que nous sommes dans un monde qui se dégrade, qui régresse : il faut regarder quels sont les territoires dans lesquels l’action collective va pouvoir se redévelopper.

Ce qu’on voit aujourd’hui c’est un grand retournement. On constate des aspirations conservatrices, des proclamations qu’avant c’était mieux. Cela relève d’un esprit traditionaliste ou de mesure du monde à travers des changements par rapport à des modèles issus du 19ème siècle. Mais ce n’est pas en glorifiant ou regrettant le passé que l’on peut avancer. C’est dans une forme d’affirmation d’émancipation, voilà le mot central. L’histoire de la démocratie c’est l’histoire de l’émancipation des personnes, d’où l’importance à redonner à cette thématique. Il n’y a pas de démocratie sans société civile.

Questions

>Jacques Cler

Est-ce que le même jeu spectaculaire des parlementaires ne va pas se reproduire dans des structures de délibérations mises en place ?

Pierre RONSAVALLON

Dès qu’une institution existe, elle se caricature elle-même. Qu’est-ce qui fait qu’il peut il y avoir une dimension de spectacle politique ? La structuration partisane implique le jeu de rôle. Toutes les personnes qui se savent filmées à la télévision sur les chaines parlementaires savent qu’elles doivent incarner ce rôle. Les institutions citoyennes ont un sens uniquement si elles ne sont pas structurées de manière partisane. Plus on est orienté vers des objectifs limités, moins la logique partisane a de chances de l’emporter

> Cyril Kretzschmar. Elu local

Difficulté qu’ont les élus à vouloir susciter des initiatives citoyennes ?

Pierre RONSAVALLON

La « classe politique » est une partie du monde politique qui est le reflet et le monde organisateur du milieu partisan, du monde gouvernemental. Ce n’est pas le monde de tous les élus. Je ne fais pas de political-bashing. Il me semble même important dans le contexte actuel, en même temps que l’on fait le constat objectif de ce qu’est devenue la classe politique en général, de revaloriser l’élu de base. Confondre les deux c’est ce qu’on peut appeler le populisme.

> Audrey Pascaut, membre du conseil de développement de la métropole de Lyon

Il y a la nécessité pour les institutions publiques d’être assistées par la société civile : que pensez-vous des conseils de développement ?

Pierre ROSANVALLON

Je ne connais pas celui de la Région Rhône-Alpes. J’en connaissais quelques uns, notamment celui de Bordeaux. J’ai eu le sentiment parfois d’une formule qui ne s’était pas trouvée, qui oscillait entre un modèle semi-parlementaire et un modèle de la réflexion collective. Et qu’au fond la fonction de ce type d’organisme n’avait pas été défini, le terme de démocratie participative un peu fourre-tout faisant un peu écran. Il faut définir les institutions à travers leur fonction pratique et non par leur définition générale.

> Il y a une caricature de la démocratie directe : c’est vrai qu’aujourd’hui parler de démocratie directe c’est audacieux. Mais ça semble une proposition pour résoudre ce problème de crise de la représentation, crise de l’intervention citoyenne. La démocratie vient toujours historiquement du peuple. Si elle est en danger, elle doit revenir du peuple. Ca pourrait se faire en collectivités locales. Les conseils de quartiers s’avèrent totalement inadéquat voire même manipulés/détournés de leur fonction. Mais il serait possible d’expérimenter des formes de démocratie directe dans les collectivités locales. Contrôler ce que font les élus / diffuser des informations / possibilité de faire infléchir des décisions …etc.

Pierre ROSANVALLON

Je n’ai pas d’avis sur les expérimentations locales : il faut les faire et les évaluer.

> Vous avez un discours de candidat à une élection. Contradiction : je ne suis pas sûr que la crise de représentation que l’on vit soit liée au fait que le récit de nos vies ne soit pas exprimé dans le discours politique, mais dans l’inefficacité de la classe politique (résoudre le chômage par exemple). Prenez l’exemple du monde agricole.

Pierre ROSANVALLON

Qu’est-ce qu’il y a dans la représentation ? Représenter l’existence des gens c’est aussi parler de leur intérêt. Le monde agricole est extrêmement bien organisé syndicalement, il a accès aux médias, dispose d’une capacité d’action dans la société. C’est le groupe qui reste le mieux exprimé, le mieux représenté, avec la capacité d’action la plus forte. Et il est inquiétant de voir qu’ayant cette capacité de représentation il n’arrive pas à plus de résultats. Pourquoi ils n’obtiennent pas plus de résultats ? Je ne sais pas. Le monde agricole a répondu au monde capitaliste par des coopératives. Aujourd’hui que pourrait-il faire ? Je ne sais pas. Mais le fait est que c’est un monde qui n’a jamais été aussi puissant qu’il ne l’est aujourd’hui : il y a une telle capacité de négociation que la Politique Agricole Commune (PAC) reste le cœur matériel de l’Union Européenne alors que ça représente moins de 2% de la population européenne ! Sans cette PAC, la France n’aurait plus 3% mais 1% d’agriculteurs.

> Concernant la démocratie locale, par rapport à l’Europe : il y a des enjeux considérables au niveau européen, comment est-on arrivé à une structure aussi peu citoyenne ?

Pierre ROSANVALLON

Le grand problème de l’Europe est que personne ne s’y est intéressé dans les années 70 : on ne voyait pas que les questions européennes étaient le lieu de l’avenir. Dans le milieu des années 80, on a projeté sur l’Europe toutes nos incapacités nationales. On n’arrivait pas à faire toutes les rénovations sociales que l’on voulait, on a dit ce sera l’Europe sociale qui le ferait…etc. Toutes les populations d’un certain nombre de pays, notamment la France, ont projeté sur l’Union Européenne la réalisation de toute une sorte d’impuissance. L’Europe est le nom que l’on a donné à la rédemption de nos impuissances. Mais la réalité c’est que pendant ce temps là, le budget européen ne changeait pas : entre la signature du traité de Rome et aujourd’hui on en est resté à 1% du PIB. Comment l’Europe peut-être un agent de formation alors qu’il est un lieu de projection ? L’Europe est le nom donné à une espérance de conjurer les erreurs du passé.

> Christine Bisch. Question sur la mondialisation et son impact sur la démocratie.

Pierre ROSANVALLON

Elle est décisive. On peut avoir des points de vue négatifs dessus. Mais il y a des avantages. La Cour pénale internationale est un changement indéniable, un progrès. Il y a une prise de conscience que le capitalisme financier pose problème, on va vers une réduction de la place des paradis fiscaux dans le monde.

L’idée que le capitalisme international peut forcément gagner est fausse : il y a des possibilités de régulation. Le terrain d’action est immense. Des batailles ont été gagnées, souvent sous la pression des citoyens.

>Une élève en première au lycée

Il faut à la fois choisir les dirigeants et contrôler ceux qui sont choisis. Celui qui contrôle le Président ne risque-t-il pas d’avoir le pouvoir ? N’y a-t-il pas le risque d’une société du contrôle contraire à la société de l’émancipation ? Quelle doit être la responsabilité de la personne qui contrôle ? Qui a le pouvoir à la fin ?

Pierre ROSANVALLON

La question du contrôle n’est pas simplement celle des institutions : elle est aussi celle de la vigilance, de l’impatience, de l’opinion des citoyens. La légitimité n’est pas seulement procédurale : elle est aussi morale. Cette légitimité morale se conquiert, se défait tous les jours. On ne peut pas dire qu’à partir du moment où on est élu, on est légitime.

> La Technostructure administrative n’a-t-elle pas encore moins tendance a accepter l’intervention des citoyens dans la vie politique ?

Pierre ROSANVALLON

Il est sûr que cela vient du fait qu’à partir du moment où la République s’est installée, elle a marché sur deux pieds : 1) l’élection des représentants 2) la mise en place d’une administration en charge de l’intérêt général. Administration dans laquelle les salariés étaient en quelque sorte des « prêtres de l’intérêt général » (expression employée au 19ème siècle), régie par l’idée que c’était un « corporatisme de l’universel ». L’idée que le corporatisme des fonctionnaires protégeait l’intérêt de toute la société a ses limites. L’intérêt général doit en permanence être discuté. Le risque est que quelqu’un s’en présente comme le propriétaire. On peut en être le garant mais on ne peut en être le propriétaire.

Mais les pays où il n’y a pas le sens du service public comme mission collective sont plus facilement gangrénés par la corruption. Il faut donc trouver un bon équilibre entre le corporatisme de l’universel et le danger de la mise en place d’une propriété de l’intérêt général. A un niveau plus modeste, ça se traduit au niveau du guichet administratif, la personne derrière se pense en quelque sorte le juge de la personne devant elle (« domination par le guichet »).

>Comment potentialiser l’action dans le domaine économique ? En rapprochant mieux des chercheurs des citoyens ? Comment, à un niveau citoyen, on peut améliorer ce pouvoir d’agir ?

> Michèle Dupré 

1) Les institutions politiques sont en train de se transformer. Mais on peut les voir comme étant encore assez solides tout de même, et du coup que faire pour reconfigurer la démocratie avec des institutions aussi fortes ?

2) Reconsolidation du contrat social il faut rendre visible les groupes sociaux. Est-ce que notre démocratie ne souffre pas du manque de représentation des totalement invisibles (les femmes, les chômeurs, les français descendants d’immigrés) ?

Pierre ROSANVALLON

Aujourd’hui en voyant l’état du monde : en 1989 on croyait que la démocratie libérale allait se développer. Et pourtant on voit des démocraties liées à des régimes autoritaires se développer. Il faut donc rester vigilant, la démocratie n’est pas acquise.

Les invisibles sont très nombreux : il faut leur donner une place dans la société car ils nourrissent les bataillons de ceux qui sont en retrait, de ceux qui s’abstiennent, de ceux qui trouvent des formes d’expression dramatique.

> Il y a un retard dans la démocratie française  dans l’écoute, la capacité de travailler en commun.

> L’accroissement des inégalités est alimentée par la révolution du numérique : dans les grands groupes notamment aux Etats-Unis on le voit. Mais le reste du pays ne peut pas : la société se déphase.

Pierre ROSANVALLON

Il faut se méfier des visions culturalistes, mais il est certain que chaque pays vit à des vitesses différentes. L’une des grandes divisions de nos sociétés sont des divisions de mondes. En économie il y a deux univers très différents, le monde des métropoles et celui qui est en dehors. La démocratie c’est faire du commun, et ne pas mettre en place une société à deux vitesses. Derrière ces systèmes à deux vitesses, il y a quelque chose d’encore plus dramatique : les mouvements séparatistes.

> Y a-t-il suffisamment de pédagogie adaptée aux situations ?

Pierre ROSANVALLON

L’éducation civique doit servir à rendre le monde lisible. On peut prendre l’exemple de l’impôt : bien des citoyens n’ont pas la vision de ce qu’est la dépense publique, l’impôt pour eux c’est quelque chose de soustrait à leur revenus mais rien d’autre. Il est donc important de rendre lisible à chacun la façon dont fonctionne la collectivité : où est la redistribution, où est l’usage des biens ? La lisibilité est une façon de rendre le monde plus compréhensible.

> Fabien Fourtoul

Quels conseils à des jeunes souhaitant s’engager autrement ?

Pierre ROSANVALLON

S’il y a des conseils à donner, je ne suis pas sûr que je sois la personne la mieux adaptée. Il faut faire la distinction à mon avis entre engagement sociaux et culturels, et engagement plus général sur l’organisation de la société qu’on appelle politique. On ne voit pas beaucoup de jeunes qui s’engagent dans les partis politiques sauf à vouloir y prendre une place. A coté de cela, l’engagement citoyen va se développer : à travers des institutions d’information citoyenne, des institutions de contrôle, d’évaluation ; elles commencent à exister, à être nombreuses. C’est de cette façon là que se réinventera l’engagement politique ; ce terme a longtemps été synonyme d’entrer dans un parti, il est en train de prendre un sens différent.

> François Giroux, représentant du personnel

Question sur la participation dans le monde du travail. Notre entreprise va subir une restructuration et on demande aux salariés de participer à leur propre restructuration.

Est-ce qu’il s’agit de « participation » quand il y a des éléments non négociables dès le début ? Est-ce qu’il n’y a pas déjà un processus consistant à dévoyer ce qu’on appelle « pouvoir d’agir » ?

Pierre ROSANVALLON

La vérité des mots est une des choses sur lesquelles il faut être vigilant. On parle de participation pour des choses qui n’ont parfois pas aujourd’hui grand chose à voir avec la vraie participation des citoyens. Dans ce cas ce qui rétablit la vérité des mots c’est le rapport de force.

Il y a aujourd’hui un mouvement vers les entreprises « libérées » : peut-on s’inspirer de ces méthodes pour réinventer une démocratie de demain ?

Pierre ROSANVALLON

Il est utile d’avoir des « bourses d’expérimentation », avec des sites internet qui aient pour fonction d’être des espaces d’échanges sur les différents types d’expérimentation.

Étonnements

Jean-Pierre REINMAN

Comme toute recréation : côté affolant : autant le passé est connu, fermé, mais il est rassurant ; l’avenir par son extraordinaire ouverture et son impossibilité de prévoir est affolant.

« Complexité » : mot en lui-même inquiétant. Préfère le mot de « diversité ».

Idée de pédagogie = idée de récit. L’Humanité est preneuse de récit depuis la nuit des temps, et ça a contribué à donner du sens. Libérons nos récits, nos imaginaires. Que les récits soient libérés.

Hervé CHAYGNEAUD-DUPUIS

Vous avez dit : « pas de démocratie sans société pour la faire vivre ». On ne parlait pas de « nous » dans les questions : que des autres. Surprise.

Qu’est-ce qui nous manque pour prendre la main davantage ? Question de notre potentialité de démocratie à nous.

Mot de la fin

Pierre ROSANVALLON

J’ai vu le nombre de mains levées sans pouvoir prendre la parole. Cela prouve qu’il y a un besoin de discussion, d’expression, que ce genre de réunion ne peut pas satisfaire. Ce genre de réunion donne la priorité à une personne qui exprime un certain nombre d’idées. Mais dans la vie citoyenne ce genre ne peut pas être la seule forme d’organisation.

Synthèse réalisée par : Maëlle NEMOZ, Clément COURTIAL, Mathilde BIGOT, Antoine HENAFF, Jules de MONTGOLFIER, Axel FRIED (Etudiants à l’UCLy)