De quoi parle-t-on ?

L’empowerment se caractérise par un dispositif participatif et un processus d’apprentissage, d’acquisition de compétences, par lesquels un individu ou un groupe acquièrent les moyens de renforcer leur capacité d’action et d’émancipation dans une perspective de changement social et de transformation du pouvoir.

Ce projet s’inspire de123274_5_s mouvements communautaires noirs que le sociologue américain Saul Alinsky (1909-1972), l’un des précurseurs de l’empowerment, a animés. Il s’est consacré à l’organisation et à la mobilisation des habitants des quartiers pauvres de Chicago sur des problématiques telles que le logement, les salaires, l’emploi, la sécurité ou l’exclusion politique, poursuivant l’objectif d’organiser des contre‐pouvoirs citoyens. Quarante ans après sa mort, ses principes inspireront Barack Obama lors de sa campagne électorale en 2008.

Pour être opérationnel, l’empowerment nécessite la constitution de communautés « community organizations » qui agrègent des acteurs de la société civile confrontés à une même problématique (éducation, insertion, sécurité, logement, urbanisme, santé, travail, développement économique, etc.). Ces projets de participation citoyenne rencontrent parfois une difficulté à mobiliser les habitants et se limitent alors à des dispositifs de concertation qui ne donnent pas réellement de pouvoir d’action et de décision aux habitants. Toutefois, la capacité des citoyens d’exercer leurs droits liés à la vie démocratique ou de participer à l’action politique se trouve renforcée à l’échelle locale.

Le London Citizen est un bon exemple de la manière dont l’empowerment s’est développé au Royaume-Uni. Il regroupe 150 institutions indépendantes (université, école, associations, congrégations religieuses, syndicats, représentant la société civile. Le dispositif participatif mis en place qui compte une vingtaine d’employés, identifie les problèmes (salaire, sécurité, emploi, logement, etc.) auxquels les membres de ces institutions ont à faire face, et met en place des campagnes pour les résoudre, en interpelant les élites économiques et politiques. Aux Etats-Unis, on trouve le même type de mouvements pour rassembler des individus isolés, fabriquer du lien social, favoriser les coopérations, et politiser les problèmes privés .

Amartya_Sen_NIHLa référence aux travaux du prix Nobel d’économie Amartya Sen est utile dans la mesure où il se place dans une perspective d’accroissement de la qualité de vie par la réduction des inégalités. Cette perspective repose sur l’idée que les individus sont en mesure d’accroître leur liberté effective pour atteindre leurs objectifs respectifs et devenir ainsi les entrepreneurs de leurs propres désirs. Pour cela les individus doivent stimuler les capabilités (les ressources) dont ils disposent afin de les convertir en liberté d’action. Sen ne s’intéresse donc pas qu’aux résultats mais aux processus qui les ont permis.

La traduction française d’empowerment n’est pas aisée comme le souligne la sociologue Marie-Hélène Baqué qui explicite les manières dont l’empowerment s’applique en France. On parle de pouvoir d’agir, expression qui n’intègre pas l’idée de processus, parfois de capacitation sans que la notion de pouvoir soit explicitée. Le concept reste donc flou et est utilisé dans des contextes divers, parfois dans des perspectives néo libérales, par exemple dans des politiques managériales de responsabilisation individuelle des salariés.

Mais symétriquement, des démarches portées par des chercheurs (Y. Clot, Travail et Pouvoir d’agir, PUF 2008), (Ch. Dejours, Travail vivant -travail et émancipation, Payot 2013) et des consultants se structurent pour contribuer au développement du pouvoir d’agir des salariés dans une perspective émancipatrice par une ré appropriation de leur travail, du point de vue de sa conception et de ses finalités.

En France l’importation de ce terme, son interprétation et sa mise en œuvre diversifiées, sont sans doute liées à un pouvoir politique très centralisé qui organise les solidarités sans qu’on ait analysé la manière dont les individus et les différents groupes sociaux s’organisent pour se saisir de leur propres capacités de contestation pour concevoir leur avenir. Ces interprétations et pratiques diversifiées de l’empowerment reflètent assez bien les débats actuels sur les relations entre démocratie représentative et démocratie participative ou délibérative.

Il existe pourtant en France des traditions proches des perspectives tracées par l’empowerment. Par exemple les mouvements autogestionnaires du tout début du 20ème siècle qui prônent la maîtrise intégrale du travail par les travailleurs eux-mêmes organisés en coopératives, les mouvements du catholicisme social (voir Economie et Humanisme et sa revue en matière d’économie sociale et solidaire), ou des associations comme ATD Quart Monde qui ont comme objectif l’accès des personnes aux droits fondamentaux. Plutôt que s’opposer à l’Etat comme certains l’envisagent, l’enjeu est plutôt de repenser l’Etat et ses modalités d’interaction avec les individus en laissant à ces derniers une capacité d’action, en leur fournissant les moyens de s’organiser, et donc en reconnaissant cette capacité d’action qui s’articule et prolonge l’action des politiques.

C’est sans doute au moment des échéances électorales que la question de la démocratie participative est posée et renvoyant à une gradation dans le niveau de prise en compte des aspirations des citoyens « ordinaires » et dans leur intégration dans les processus décisionnels.

Pour Jouve (directeur de recherche à l’Ecole Nationale des Travaux Publics de l’Etat) cette gradation peut être explicitée au travers de trois niveaux :

  • Un premier niveau cynique qui consiste à « éduquer » les citoyens et reflète une asymétrie structurelle entre le politique et la société civile,
  • Un second niveau qui s’inscrit dans une coopération symbolique visant la transmission d’information ou des modalités de consultation qui légitiment l’action publique,
  • Enfin un troisième niveau qui accepte la capacité d’influence sur le contenu des politiques publiques.

Ce dernier niveau est évidemment le plus difficile à atteindre car il nécessite une remise en question des formes traditionnelles de médiation entre la société civile et les institutions publiques.

C’est cette perspective qui a été à l’œuvre dans ce qui reste des politiques urbaines aux Etats-Unis et c’est cette difficulté que rencontre la France et qu’il convient de résoudre : la nécessaire conciliation de ce qui relève de la responsabilité des institutions quant à l’intérêt général, au détriment du bien commun qui relève des intérêts particuliers.

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