Le conflit de proximité : terreau de la démocratie

Ce thème de réflexion nous a été proposé par la Bibliothèque Municipale de Lyon, qui nous a demandé d’animer un café-débat dans le cadre de l’événement Démocratie.

Une première réunion d’Agir Café a permis de camper le décor, en précisant les contours des systèmes de démocratie participative à l’œuvre dans la ville de Lyon

Il nous a semblé intéressant de revenir sur ce sujet pour mieux comprendre ce qui se jouait dans le contexte d’un tissu urbain ancien, dans la ville de Lyon. Forts d’une longue histoire de conflits autour de l’aménagement urbain, les quartiers Moncey/Voltaire et Mazagran ont connu de récentes tensions qu’il nous paraît intéressant de comprendre.

Ces tensions ont mis en valeur le rôle de la collectivité (Grand Lyon/Métropole), maître d’ouvrage de l’urbanisme lyonnais, des différents niveaux de représentation des citoyens, au conseil d’arrondissement, mais aussi dans les instances de démocratie participative installées, le comité d’intérêt local, les conseils de quartier, le récent conseil citoyen créé dans le cadre de la politique de la ville sur Moncey/Voltaire, et des collectifs autonomes (Ballanche, Mazagran, Guillotins).

Dans les deux cas, le maître d’ouvrage portait le dessin d’une diagonale dynamique en forme de percée dans le tissu ancien existant, des projets dont l’affichage a généré ou réveillé la demande d’ expression et de participation des habitants à la production de la ville.

Les récits de ces deux expériences ont été apportés par des protagonistes de ces débats conflictuels, qui ont pointé les terrains et les moments de crispation, et les modes de résolution qui se sont instaurés au fil de l’eau. La narration détaillée de ces histoires va être engagée dans le cadre du projet « témoignages citoyens » que nous portons par ailleurs, et qui devrait faire l’objet d’une présentation/débat à l’automne.

Nous ne nous autorisons pas à porter un jugement sur le bien-fondé des projets, mais nous avons essayé de dégager des éléments de compréhension des processus de concertation/décision qui en a accompagné l’émergence et la mise en œuvre.

Dans les deux situations, l’engagement du projet porté par le maître d’ouvrage a été vécu comme brutal, annoncé et engagé au rythme d’échéances électorales et budgétaires, et dans une urgence de volonté d’aboutir. Le périmètre du projet était lui aussi défini avec des invariants a priori, qu’il excluait de ses dispositifs de concertation.

Il s’appuyait enfin sur des décisions et des indécisions antérieures, qui conduisaient à une forme de paupérisation du tissu urbain, alors que ces quartiers sont enserrés au cœur d’une ville où la pression foncière augmente fortement et où les phénomènes de « gentrification » cohabitent avec le maintien d’une population cosmopolite.

Elements de discussion

Le procès fait au maître d’ouvrage et la défiance à son endroit tient autant à des problèmes de fond qu’à une question de méthode. Sur le fond, les désaccords sur tel ou tel conflit d’intérêts des habitants, des choix proprement politiques trouvent difficilement un espace de débat sur des actions très concrètes. Les instances de concertation se trouvent prises à contrepied, ou des habitants jusqu’ici inactifs se réveillent pour contester des projets qui les gênent. Une part d’émotion, de rumeur, est inhérente à la différence de vision politique et participe du conflit…

La méthode d’engagement des projets d’aménagement est questionnée sur plusieurs points :

  • La contrainte imposée aux habitants : sur la délimitation des espaces et des objets de concertation (des « invariants » radicalement contestés par les habitants), le temps très court de réponse fixé par la collectivité dont les réflexions ont mûri longtemps à l’appui de services techniques quand les habitants doivent trouver l’information (elle est parfois inaccessible ou incomplète, délibérément ?) engager un travail de réflexion collective, prendre position sur des scénarios à impacts multiples sans assistance des experts nécessaires. Les urgences fixées par la collectivité ne sont pas compatibles avec la co-production d’une pensée et d’un projet sur la ville, et nombre de suspicions en découlent. La mobilisation en urgence des habitants a pu forcer la collectivité à composer avec eux, comme Mazagran l’a fait à l’université ou au conseil communautaire en 2011. La presse a pu aussi jouer un rôle important.
  • La multiplicité des instances de démocratie participative et représentative crée une complexité, mais permet aussi à davantage de citoyens de s’engager aux côtés de personnes dont ils partagent davantage la sensibilité. Une fois constaté le conflit, on a pu saluer un travail d’intégration des différentes structures pour participer à des ateliers de mise en débat et d’élaboration de contre-propositions. Cette « bonne volonté » des parties intéressées au conflit s’est d’autant plus développée quand le poids les leaders historiques et celui des collectifs des luttes antérieures s’est dilué dans les groupes constitués. L’accompagnement des travaux par un tiers a permis aux habitants d’exercer une maîtrise d’usage, malgré la difficulté à trouver des outils adaptés à la production collective d’un cahier des charges adapté à l’expression de besoins parfois contradictoires. On a pu se demander si l’usage de la procédure d’un marché de définition ne pourrait pas favoriser ce travail.
  • La culture de la concertation et de la co-production n’est pas donnée a priori, pour aucune des parties. La confiance non plus. Elles exigent des formes de respect de la diversité, de la régularité dans le temps, des moyens. Les citoyens ont besoin aussi, au-delà des investissements portés par la collectivité d’avoir des garanties quant au fonctionnement futur des réalisations, aussi bien en entretien de la cité que dans les processus de suivi des politiques qui ont été élaborées ensemble.